Un homme de médiation, d’action et de paix

Un homme de médiation, d’action et de paix
Khaled Bentounès

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Par un bel après-midi de cet été 2016, Khaled Bentounès, avec qui nous avons rendez-vous, nous rejoint avec la simplicité des grands, dans l’un des salons de l’hôtel El Djazair. Rasé de près, en tenue de ville, un large sourire aux lèvres, rien dans son aspect extérieur ne laisse deviner que cet homme, né en 1949 à Mostaganem, est le 46e maître spirituel de la confrérie soufie Al-Alawiya, si ce n’est la sérénité qui émane de lui.

A mesure que nous avançons dans la discussion, nous découvrons un cheikh moderne, de grande culture, à l’esprit libéral, animé d’une foi inébranlable en l’avenir et dans le progrès de l’humanité. A une période où le radicalisme bat son plein, nous ne manquons pas de lui demander si nous serons capables un jour d’élaborer une vision enfin adulte de nos appartenances, de nos croyances, de nos différences et du destin de la planète, qui nous est commune. L’humanité aurait-elle atteint son seuil d’incompétence morale ? lui demande-t-on. Une discussion s’ensuit. C’est alors que Cheikh Bentounès aborde le 1er Sommet mondial sur l’humanité qui s’est tenu les 23 et 24 mai 2016 à Istanbul. Trois propositions appuyées par l’Algérie ont été adoptées, dit-il.
Donner à l’humanité une personnalité juridique, une réalité physique ; la personne humaine et l’humanité sont une ; il faut que d’ici 2030, chaque Etat incorpore dans ses programmes la culture de la paix. Le Canada, nous apprend-il, a été le premier pays à avoir développé des logiciels et des méthodes d’enseignement dans ce sens. Nous parlons aussi du passage de Cervantès à Alger et de l’héritage espagnol, présent notamment en Oranie. On ne manque pas d’évoquer l’expérience de tolérance donnée à l’époque par l’Espagne musulmane et Cheikh Bentounès se réjouit de l’initiative espagnole de commémorer le 900e anniversaire de Choaib Abou Madyane El Andaloussi, Sidi Boumediene pour les Algériens, fondateur de la principale source initiatique du soufisme du Maghreb et de l’Andalousie, à Cantillana commune située dans la région de Séville où il est né en 1126. Sidi Boumediene qui a aussi vécu à Bejaia de 1160 à1198, meurt en arrivant en vue de Tlemcen et devient le saint patron de la ville. Nous évoquons Ibn El Arabi, autre Andalou musulman d’origine arabe, né à Murcie, comme lui théologien, poète, juriste, métaphysicien et maître arabo-andalou de taçawuff. Ibn Arabi, pivot de la pensée métaphysique de l’Islam, est l’un des plus grands penseurs du «wahdat al-wujud», l’unicité de l’être. Son œuvre immense considérée comme le sommet de l’ésotérisme aurait influencé Dante dans la Divine comédie. Ibn El Arabi qualifie Sidi Boumediene de « Maître des maîtres ». Parlant du rôle des femmes, on en vient à évoquer Rabia El Adawiyya, esclave affranchie, figure majeure de la spiritualité soufie. Cette mystique, née à Bassora, chantre de l’amour divin disait, un seau dans chaque main, l’un rempli d’eau, l’autre de feu :
« Je m’en vais pour incendier le paradis et éteindre l’enfer, afin que ces deux voiles disparaissent complètement aux yeux des pèlerins de la voie, que leur seul but soit la contemplation de la face de Dieu ». Pour les soufis, cette femme est connue comme « la mère du bien ». On raconte qu’elle fermait ses volets au printemps, sans contempler les fleurs, préférant se perdre dans la contemplation de Celui qui les avait créées. On en vient à parler de Jallal Din Rumi, mystique persan engagé, poète passionné, avocat de l’amour, initiateur de la danse d’extase des derviches tourneurs, une des principales confréries soufies, qu’il fonde dans la ville de Konya en Turquie. Rumi disait à propos des fleurs :
« Le jardin et les fleurs sont à l’intérieur de nous, dans le cœur ! » Je me souviens avoir lu que Rumi plaidait pour un jihad orienté vers l’intérieur, dont le but était de lutter contre son propre ego, et de le vaincre. Belle idée, toutefois non partagée par l’ensemble des mortels, déjà au XIIIe siècle.
Quelque peu rêveur nous poursuivons.
Cheikh Bentounès nous apprend qu’afin de promouvoir la culture de la paix et du vivre-ensemble, AISA, ONG internationale, la Fondation méditerranéenne du développement durable (Djanatu Al Arif) et le Programme MED 21 ont décidé de créer un « Prix de la Paix » qui porte le nom d’une grande personnalité de l’histoire algérienne, en l’occurrence l’Emir Abdelkader. Ce prix récompensera désormais, le 21 septembre de chaque année, trois personnalités distinguées en trois catégories : la Rive Nord, la Rive Sud et le Reste du Monde. Cette année, le Prix de la Rive Nord a été décerné à l’ancien directeur général de l’Unesco, Federico Mayor (Espagne). Pour la Rive Sud, le Prix est revenu à Lakhdar Brahimi (Algérie), ancien ministre, représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, médiateur international de l’ONU. Quant au troisième lauréat pour la catégorie
« Reste du Monde », le bureau exécutif a opté pour Raymond Chrétien (Canada), ambassadeur honoraire du Canada, président de l’Observatoire international des maires sur le vivre-ensemble. La remise des prix se fera, ajoute Cheikh Bentounès, dans le domaine de la Fondation Djanatu Al Arif, situé à Mostaganem, en présence d’un parterre de personnalités politiques, diplomatiques et scientifiques venues du monde entier, et de plusieurs personnalités, dont le nom ou la profession a un rapport avec l’Emir Abdelkader. Citons, entre autres, Idriss El Djazairi, arrière petit-fils de l’Emir Abdelkader, Joshua Robert Pope, maire de la ville d’El Kader aux USA ainsi que plusieurs chercheurs dont les travaux ont été centrés sur la personnalité de l’Emir.

Avant de répondre à nos questions Cheikh Bentounès confiant que ce Prix Emir Abdelkader apportera un plus à la réalisation de son souhait du mieux « vivre ensemble », nous informe de son rendez vous avec le Président de l’Assemblée générale de l’ONU Peter Thomson pour défendre la 18e recommandation du Congrès international féminin pour une culture de la paix, tenu à Oran en 2014. Dans cette recommandation, il est instamment demandé aux Nations unies de décréter une « Journée mondiale du vivre ensemble » afin d’unir et de concilier la famille humaine dans sa diversité et d’agrandir le cercle de la fraternité pour un monde de justice et de solidarité.
Riche d’un nouvel enseignement, convaincue d’avoir côtoyé un homme au destin singulier, nous ressortons de cet entretien avec l’envie d’en savoir un peu plus sur la tariqa soufie.

Interview avec Khaled Bentounès

Par Leïla Boukli
Publié le 13 déc 2016 sur Mémoria

Mémoria :    Cheikh Bentounès, être désigné guide spirituel d’une confrérie soufie à seulement 26 ans est un sacré défi que vous avez finalement relevé. Le choix a-t-il été difficile ?

Cheikh Bentounès : Avec le recul, soit plus de quarante ans après et si on croit que le destin a son mot à dire dans l’itinéraire et le rôle de chacun d’entre nous dans ce monde éphémère, alors oui, ce choix a été difficile. Il le reste d’ailleurs pour moi jusqu’à maintenant si on considère les défis, l’ampleur de la tâche pour transmettre et préserver un enseignement spirituel vivant, pour donner un message d’espoir aux générations à venir, face à la crise profonde que traverse l’Islam aujourd’hui, dans ce monde en pleine mutation.

Mémoria : Quelle est l’audience actuelle de la Alawiya en Algérie ?

Cheikh Bentounès : Comme vous le savez, le rayonnement de la Tariqa Alawiya, dès les années 1920, a touché de nombreux pays du Maghreb, du Mashrek. Elle a été une des premières Tariqa présente en Europe. Le Cheikh al-Alawi était présent à l’inauguration de la grande mosquée de Paris en juillet 1926. Quant à son audience dans notre pays, je pense, et l’actualité le confirme, qu’elle demeure un lieu de préservation de notre culture, un lieu de rencontre et de ressourcement pour de nombreux algériens des milieux intellectuels, politiques, religieux ou artistiques, dépassant ainsi le cadre traditionnel restreint des disciples.

Mémoria : Peut-on dire que les zaouïas, les marabouts, longtemps décriés puis réhabilités par le Président de la République Abdelaziz Bouteflika, se sont quelques peu éclipsés de la scène en Algérie ?

Cheikh Bentounès : Tout au long de l’histoire de notre pays, les zaouïas ont joué un rôle important dans l’identité, le lien social et la préservation de l’enseignement traditionnel Islamique. C’est dans ces lieux que la résistance est née et qu’un esprit chevaleresque a été cultivé, celui des hommes et des femmes qui ont lutté contre l’emprise coloniale à l’instar de l’Emir Abd el Kader, El Mokrani, Boubaghla, la révolte kabyle des Rahmania conduite par une femme, Lalla Fatma N’Soumer, la lutte des Ouled sidi Cheikh et jusqu’aux mouvements qui ont conduit à la libération de l’Algérie.
Je dois dire que cette force morale représentée par ces hommes et femmes pieux ainsi que l’enseignement qu’ils prodiguaient dans ces zaouïas furent peu à peu affaiblis. Nous devons reconnaître que l’idée même du maraboutisme a été dénaturée. Cela est dû à la dégradation de la société algérienne dans son ensemble, et les effets de cette déstructuration se font sentir encore aujourd’hui. Le déracinement, l’ignorance, la paupérisation et la perte des valeurs essentielles ont éloigné de plus en plus les Algériens de leurs racines. La culture ancestrale qui formait le soubassement sur lequel reposait l’édifice social, qui lui donnait son identité et sa pérennité, en réduisant les antagonismes et les affrontements, en réunissant le peuple et son élite dans un cadre cohérent et harmonieux, a été progressivement marginalisée.
Quant aux événements de la décennie noire qu’a connue notre pays, il faut reconnaître que le rôle des zaouïas dans la sauvegarde de l’unité nationale et de la préservation d’un Islam d’ouverture, de tolérance et de réconciliation est indéniable. Chaque zaouïa, à sa façon et selon ses moyens, préserve et perpétue cet état d’esprit. Quant aux autorités et notamment Monsieur le Président de la République, elles ont compris que les zaouïas avec leurs écoles coraniques accueillent différentes catégories de la population du pays et constituent d’importantes plateformes de dissémination des idées et conceptions positives et constructives de l’Islam modéré ainsi que des remparts contre l’extrémisme violent et la radicalisation.

Mémoria : Dans quelle mesure l’éducation soufie peut contribuer à aider l’Humanité à traverser ses crises ?

Cheikh Bentounès : Nous sommes là au cœur du problème qui agite le monde et particulièrement la Oumma Islamique. Le soufisme, de tous temps, durant toute l’histoire du monde musulman et notamment dans les moments de crise, l’invasion des mongols, les croisades, l’expansion de l’Islam en Asie et en Afrique, la brillante civilisation moghole, la colonisation, etc.,  a été un facteur de recours pour préserver le message spirituel et universel de l’Islam muhammadien. Entre les débats d’idées et d’écoles qui naquirent durant ces quinze siècles, il n’a cessé de rappeler à travers les écrits et l’enseignement de ses maîtres, le cœur du message  prophétique, la fraternité humaine, le respect de l’autre et la sacralité de la vie. Ce qui veut dire que la religion est avant tout le moyen d’éduquer et d’éveiller la conscience humaine au rapport et au comportement qui caractérisent nos relations à l’autre, à soi et au tout autre, le divin, et que la quintessence du message religieux n’est pas de suivre aveuglément des préceptes ou des dogmes mais d’inviter l’homme au bel agir. Ce que l’Islam défini par l’état de Ihsan. En effet si l’Islam est la loi qui gère nos liens dans la cité, si la foi (Iman) est une conviction personnelle, profonde et intérieure qui ne peut être jugée par autrui, l’Ihsan en est l’aboutissement par nos comportements, nos actions et la transformation de notre vision du monde, nous conduisant ainsi à la paix intérieure pour soi et à la reconnaissance de l’autre comme une créature voulue et désirée par Lui (Dieu). Cette éducation aux nobles valeurs universelles nous invite à la réconciliation avec nous-même et toute la famille humaine, à la justice, à l’égalité et à la dignité de la personne humaine. Elle se résume par ce hadith :
« Nul n’est croyant s’il n’aime pour son frère ce qu’il aime pour lui-même ». Le frère ici se comprend comme tout descendant d’Adam car le Prophète (ssp) précise : « Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre ».

Mémoria : Le soufi n’a pas vocation de se montrer, mais les temps ont changé, il doit le faire pour relever, face au nihilisme jihadiste, qu’il y a un autre Islam qui respecte la vie et le bien ?

Cheikh Bentounès : Le soufisme nous met en garde contre notre égo narcissique qui court perpétuellement derrière les honneurs et la gloire éphémère de ce monde. Il nous enseigne avant tout de connaître nos limites et nos insuffisances pour ne pas tomber dans l’orgueil et l’arrogance et nous permettre de servir par amour de Dieu le prochain et non de se servir des êtres pour augmenter nos avoirs et nos pouvoirs. Aimer et servir Dieu passe par nos actions à servir l’humanité, faire le bien, le souhaiter pour tous et œuvrer sans aucune attente ou récompense dans ce monde ou dans le monde futur, ni non plus par devoir moral ou religieux. La seule préoccupation prévalant est celle d’obtenir l’agrément divin. « Les créatures sont la famille de Dieu et le plus proche de Dieu est celui qui fait le plus de bien à Ses créatures »  nous enseigne le Prophète de l’Islam (ssp). Nous sommes loin de cette image nihiliste, mortifier accolée au dos de l’Islam et répandue à travers les médias du monde entier, due aux méfaits des idées et des actes néfastes produits par une infime minorité de ceux qui prétendent être les champions de l’Islam.
Aujourd’hui face aux idées néo-wahhabites, salafistes, djihadistes, c’est à toute la communauté musulmane dans son ensemble de prendre conscience du danger que représente ce fléau qui détruit des états entiers tel une tempête en furie, qui sème le chaos, divise les communautés, chasse des millions d’hommes, de vieillards, de femmes et d’enfants de leurs foyers, torture, assassine, réduit en poussière les lieux de culte et de culture de toutes les religions sans distinction, replongeant le monde dans les ténèbres de la barbarie par une conduite qui défigure et flétrit les 1400 ans d’histoire musulmane. Leurs exploits ne font que salir la réputation illustre de l’Islam. Il suffit pour cela de se reporter aux documents, aux accords et aux déclarations du Prophète (ssp) et de ses successeurs : le pacte de Médine en l’an 1 de l’Hégire, la lettre du Prophète (ssp) aux habitants chrétiens de Najran qui garantissaient sans équivoque les droits des musulmans comme des non-musulmans et préconisaient un vivre ensemble de la société humaine :
–    Traitement égal devant la loi
–    Protection de leur religion contre toute atteinte
–    Protection de leur honneur, de leur personne et de leur propriété
–    Possibilité pour chacun d’être nommé par l’Etat Islamique aux postes administratifs les plus élevés, dans la mesure où  il dispose des qualités requises
–    Pouvoir de désigner leurs représentants religieux et politiques de manière pleinement autonome, sans ingérence extérieure
–    Respect du caractère sacré de leurs lieux de culte et protection complète de ces lieux
Ses successeurs après lui, suivirent ses pas. Abu Bakr as-Siddiq renforça ces lois en interdisant tout recours à la violence en cas de guerre ou de conflit vis-à-vis non seulement des personnes, femmes, enfants vieillards, mais également interdit de brûler, de couper des arbres, de tuer des animaux ou de détruire tout lieu de culte. Omar le second Khalife, interdit tout prélèvement d’impôt forcé recourant au fouet ou à la contrainte et instaura la prise en charge par le Trésor public de tout vieillard impotent même s’il n’était pas musulman. Blessé à mort et sur le point de mourir en martyr, il dit : « J’exhorte mon successeur de respecter le contrat des citoyens non-musulmans qui sont sous la protection de Dieu et de Son messager (ssp). Je l’enjoins de se battre pour eux si le besoin s’en fait ressentir et de ne pas faire peser sur eux un fardeau supérieur à ce qu’ils peuvent porter ».
Quant à Othman, le troisième Khalife, il incarcéra Ubayd Allah b.Umar. Ce dernier avait en effet fait exécuter trois personnes impliquées dans le complot qui avait mené à l’assassinat de son père : deux chrétiens et un musulman. Selon la loi, il méritait la mort et Othman demanda l’avis des Compagnons du Prophète à son sujet. Tous confirmèrent qu’il devait être exécuté en rétribution de son crime. Il ne fut libéré que grâce au pardon des ayants droit des victimes et contre paiement du prix du sang.
Quant à Ali, il décréta « Quiconque bénéficie de notre protection, celui-ci, son sang vaut notre sang, et le prix du sang qui lui revient est égal au prix du sang qui nous est dû ».
Ces textes fondateurs furent plus ou moins respectés jusqu’à la fin du Khalifat ottoman et aucun pouvoir légitime n’a pu les remettre en question. Il est temps que les intellectuels, les historiens, les éducateurs, les religieux, puissent puiser dans ce patrimoine pour l’enseigner à nos enfants pour les imprégner du droit sacré de respecter toute vie, ce que nos aïeux nous ont légué. J’espère qu’un jour ces textes fondateurs feront partie de cette éducation à la paix dont l’Islam originel a été le porteur et que l’on comprendra qu’ils ne sont nullement en contradiction avec les préceptes des droits de l’homme rédigés beaucoup plus tard en Occident.

Mémoria : Le choc des civilisations : un mensonge, puisque tout était dans le partage, il y a des siècles ? Imputez-vous ce mal en dehors des préjugés et de l’obscurantisme, chez les uns et les autres, à la mondialisation ?

Cheikh Bentounès : Le choc des civilisations a fait couler beaucoup d’encre. Il est l’alibi sur lequel s’appuie une école de pensée élaborée par les néoconservateurs américains dont le principal protagoniste est le professeur Samuel Huntington, un ancien membre du Conseil de sécurité national de l’administration Carter. L’attentat du 11 septembre 2001 provoqua un choc émotionnel sans équivalent et projeta cette thèse sur le devant de la scène pour devenir une nouvelle explication de l’histoire du monde. Cette vision qui divise le monde en un duel entre les cultures et les civilisations est proposée pour justifier une guerre globale et préventive d’une Amérique atteinte dans son orgueil de grande puissance et porteuse de son « rêve américain ». La suite on la connait. L’administration Bush pour punir les méchants terroristes réveilla la dynamique d’une violence qui par onde de choc jusqu’à aujourd’hui continue de semer la désolation, la peur et la crainte d’une nouvelle guerre à l’échelle planétaire.
Ce choc des extrêmes dont beaucoup d’innocents de tous les pays payent aujourd’hui le prix, où s’arrêtera-t-il ? Vouloir imposer au reste du monde les idéaux et les valeurs d’une seule culture nous mène à la ruine de toutes les cultures car les cultures, par définition, portent en elles le témoignage et l’héritage de tous les aspects de la diversité de la civilisation humaine depuis l’aube de l’humanité jusqu’à aujourd’hui. Vouloir les opposer ou les réduire nous amène à nier qu’elles se sont, à travers l’histoire, fécondées l’une l’autre. Au contraire il faut tout entreprendre pour qu’elles nous survivent et démontrer que leurs diversités cultuelles, culturelles, philosophiques, gastronomiques, architecturales ne sont que les multiples facettes d’une humanité une et entière. Le renier c’est la mort certaine des valeurs ancestrales du génie humain. Le choc des civilisations est une fable, une tromperie qui nourrit la haine et le rejet, le pire qui peut arriver à une humanité en pleine mutation. Il n’est en fait que le choc des ignorances.

Mémoria : Au moment où l’Islam est souvent associé à la violence par la faute de ceux qui s’en revendiquent, le vivre ensemble proposé à l’ONU, initiative née lors du Congrès féminin tenu à Oran en 2014 est plus que jamais de mise. Où en est-on du soutien pour appuyer cette problématique de la paix dans le monde ?

Cheikh Bentounès : Cette initiative née lors du Congrès international féminin – Parole aux femmes – du 27 au 30 octobre 2014 à Oran, est une première en son genre. Effectivement c’est la première fois que la société civile exprime sa volonté et ses vœux à vivre en paix, à proclamer une Journée Internationale pour la paix et le vivre ensemble et à mettre la culture de la paix comme un fondement qui lie l’avenir de la famille humaine. A cet effet, elle a présenté des engagements lors du premier Sommet mondial sur l’action humanitaire du 23 au 24 mai 2016 organisé à Istanbul par les Nations unies.
L’ONG AISA s’engage à mobiliser tous les acteurs concernés pour faire de la Journée de la paix (21 septembre décrétée par l’ONU), la Journée mondiale de la paix et du vivre ensemble afin qu’elle soit célébrée dans nos villes et nos pays pour offrir à travers l’engagement citoyen une vision partagée de notre communauté de destin et permettre à nos institutions d’adhérer à un mouvement reconnu au niveau international.
AISA ONG unternationale s’engage à créer l’Académie de Paix. Son rôle sera d’initier et d’enseigner une pédagogie et une méthode pour développer la culture de paix dans tous les segments de la société.
AISA ONG Internationale contribue à la promotion du nécessaire vivre ensemble par la culture de paix. Elle œuvre pour faciliter la compréhension des principes d’égalité des genres, de non-discrimination, de lutte contre la pauvreté, de progrès social et culturel. Elle s’oppose avec vigueur au fondamentalisme, aux conflits religieux afin de créer un monde plus juste, plus solidaire et plus fraternel, au service de l’humain. AISA ONG internationale a pris l’initiative avec la Fondation méditerranéenne pour le développement durable en Algérie et le programme MED 21 en France de créer le prix Emir Abd el-Kader pour la promotion du vivre ensemble et de la coexistence pacifique en Méditerranée et dans le monde.
Ces engagements ont été retenus par le Secrétariat général et vont être soumis à l’Assemblée générale des Nations unies afin d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre de pays à cette initiative. A cela s’ajoute la proposition née lors du Sommet d’Istanbul de faire de l’enseignement de la culture de paix une réalité dans la pédagogie et les programmes de tous les pays d’ici 2030.
Ces engagements précisent et mettent en relief que la paix n’est pas l’absence de guerre ou de conflit mais un état d’être. Une conscience à semer et à cultiver dans les esprits des êtres humains car c’est là que naissent la violence, la haine, la xénophobie, les injustices et les incompréhensions qui font obstacle à l’unité de la famille humaine. Le 30 septembre dernier, nous avons été aimablement reçus par le Président de l’Assemblée générale de l’ONU, Peter Thomson qui soutient notre initiative et de nombreux chefs de mission de pays sont aussi disposés à la soutenir.
Un des premiers objectifs atteints grâce à cette initiative est la concrétisation du prix Emir Abd el-Kader pour la promotion du vivre ensemble et de la coexistence pacifique en Méditerranée et dans le monde (voir le compte rendu en ligne sur les sites aisa-ong.org ou djanatualarif.net).
Le deuxième est l’obtention et la création auprès de l’UNESCO de la Chaire Émir Abd El-Kader.
Le troisième est l’adhésion de la ville d’Alger à l’Observatoire international des Maires pour le Vivre ensemble aux côtés de nombreuses grandes villes et capitales du monde.
Le quatrième est la célébration du Festival du vivre ensemble dans plusieurs villes du sud de la France : Cannes, Marseille, etc.
Le dernier est la construction de la première Maison de la Paix avec la collaboration de la Mairie de la ville nouvelle d’Almere pour les jeunes aux Pays-Bas.
Bien évidemment, une tâche immense nous attend pour répandre et semer la culture de paix et tous les avantages qu’elle peut susciter dans les relations humaines et le développement économique et social pour la prospérité et l’épanouissement des générations à venir. Pas de paix durable sans développement durable.

Mémoria : Les voix de la guerre sont plus fortes que celles de la paix, comment comptez-vous inverser cette tendance et démontrer que la culture de la paix reste plus rentable et bénéfique pour tous ?

Cheikh Bentounès : Rappelons les faits. Les coûts astronomiques humains et économiques de la guerre, nous amènent à nous poser cette question fondamentale, légitime et raisonnable, n’est-il pas temps aujourd’hui de reconsidérer les résultats de cette course folle et meurtrière qui sème le chaos et la désolation. Le moment n’est-il pas arrivé à ce que collectivement et individuellement l’humanité toute entière se lève et proclame son rejet et son horreur face à tous ceux qui, par intérêt politique ou économique, soutiennent et alimentent les conflits destructeurs dans le monde. Le Secrétaire général de l’ONU, Monsieur Ban Ki Moon, dans son rapport adressé au Sommet Humanitaire Mondial à Istanbul nous révèle que ces conflits sont en perpétuelle augmentation, qu’ils semblent devenir la norme et qu’aucun intervenant ne peut seul les régler : « Après avoir diminué vers la fin des années 90 et au début des années 2000, le nombre de guerres de grande envergure est passé de 4 en 2007 à 11 en 2014. Le coût économique et financier des conflits et des violences a atteint, selon certaines estimations, 14 300 milliards de dollars, soit 13,4 % de la valeur de l’économie mondiale.
Pour un tiers les guerres civiles actuelles font intervenir des acteurs extérieurs qui soutiennent au moins l’une des parties au conflit. Cette
« internationalisation » des guerres civiles rend ces dernières encore plus meurtrières et les prolonge. Entre 2012 et 2014, les forces de maintien de la paix autres que celles des Nations unies ont augmenté de 60 %. Près des deux tiers des soldats de la paix et presque 90 % des missions politiques spéciales des Nations unies travaillent dans des pays en proie à des conflits très intenses, ou pour ces derniers. Plus de 80 % des financements humanitaires sollicités par les Nations unies sont utilisés pour répondre aux besoins dans des situations de conflit. »
A chacun de nous, face à sa conscience, de mesurer l’ampleur de la catastrophe qui nous guette tous sans exception aujourd’hui ou demain. Et qu’il s’interroge à qui profite cette situation. Si la paix est un facteur de prospérité indéniable pour le plus grand nombre, les guerres partisanes ne font qu’enrichir une minorité qui les entretient et prospère sur les malheurs qu’elles engendrent. A chacun et à chacune d’entre nous de prendre son parti.

Mémoria : La modernité des structures sociales a-t-elle ébranlée le courant mystique sur l’échiquier national ?

Cheikh Bentounès : Tout dépend de ce que nous appelons la modernité. Ce qui est moderne aujourd’hui sera ancien demain. Quant à la spiritualité, elle n’est ni ancienne ni moderne. Elle a toujours et de tous temps accompagné l’évolution de l’homme. Ce qui a été ébranlé en réalité c’est la structure traditionnelle de la société. Cela vaut pour notre pays comme pour le reste du monde et principalement la société musulmane qui n’arrive pas à trouver un équilibre entre tradition et modernité. Elle hésite, tâtonne, s’interroge entre les courants qui lui proposent soit d’Islamiser la modernité, soit de moderniser l’Islam. Les deux aspects entretiennent une confusion entre ce qui est de l’ordre du progrès naturel de toute société dans ses aspects sociaux, économiques, technologiques, etc., et le retour aux sources, la société ancestrale, pour préserver l’identité culturelle et religieuse de notre société. Un choix impossible et un débat à mon sens voué à l’échec. L’Islam est avant tout un message spirituel, universel, héritier de toute la tradition prophétique depuis la nuit des temps et s’adaptant à toutes les époques. Il repose sur une doctrine claire et sans aucune ambiguïté, « attawhid », l’unité divine. Ce qui nous amène à une vision unitive de la Création et de l’humanité en faisant de l’Homme le Khalifât de Dieu sur terre. Mais que signifie être Son Représentant? C’est déjà comprendre que nous ne sommes pas Lui, le Tout-Autre. Sa transcendance absolue voue les créatures que nous sommes à ne jamais pouvoir nous identifier entièrement à Lui sans pour autant, par Son immanence, nous Le rendre inaccessible et absent.
« Il est avec vous où que vous soyez » Coran sourate 57, verset 4. Son intimité parvient à se révéler à nous à mesure que nous incarnons et prolongeons sur terre son acte créateur unique et originel. Des multiples étapes de l’évolution humaine qui a conduit l’humanité présente de l’homo sapiens à l’homo faber des temps modernes, surgira peut-être dans l’avenir l’homo creator, un être réalisé, confiant et responsable enfin prêt à répondre présent à l’appel du dessein divin.
Prenons conscience que tout procède de Lui dans un jaillissement incessant : « Il est le Créateur qui ne cesse de créer » (Coran, XV, 86), et cela sans jamais que Sa création ne puisse épuiser les possibilités infinies qu’Il recèle. Prenons garde aux solutions définitives, aux réponses toutes faites et faussement rassurantes d’un monde prométhéen qui a eu la prétention d’avoir trouvé, grâce aux progrès de la science et de ses applications techniques, la panacée universelle, et qui récolte au lieu d’une humanité apaisée et affranchie de ses désirs illusoires, une humanité désorientée et troublée par l’extrême vulnérabilité de sa condition terrestre et l’incertitude de son avenir.

Mémoria : Dans une de vos conférences, vous avez soutenu que la synthèse des religions est la meilleure base d’une fraternité durable ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cheikh Bentounès : Loin de moi toute prétention de promouvoir l’avènement d’une nouvelle religion qui serait la synthèse de toutes les religions existantes.
« Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns et les autres par les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu, il vous éclairera au sujet de vos différends » (Sourate 48-verset 5) nous dit le Coran. Vouloir aller à l’encontre de cette volonté divine qui a voulu cette diversité c’est pour moi nier la richesse qu’elle implique. Réconcilions les uns et les autres pour nous retrouver autour de valeurs communes et partagées dans le respect et la dignité de chacun pour éviter le danger d’un prosélytisme qui s’attribue l’exclusivité de la vérité et veut l’imposer aux autres comme seul et unique chemin de salut. Et évitons que la religion ne devienne une idéologie au service d’agendas politiques qui alimentent et nourrissent les conflits sans fin.

Mémoria : Un dernier mot, Cheikh Bentounès ?

Cheikh Bentounès : Certains avaient prédit la mort de Dieu, c’est-à-dire la fin des religions. Or c’est à l’inverse que nous assistons en ce début de XXIe siècle. Le phénomène touche pratiquement l’ensemble des continents. Comment peut-on comprendre et analyser ce regain du religieux, notamment auprès de nombreux jeunes en quête d’une nouvelle identité qui parfois les amène à commettre des actes d’une violence terrifiante, préférant la mort à la vie. Ni les institutions religieuses officielles, ni les pouvoirs politiques, ni les intellectuels n’ont pour l’instant de réponse claire et objective face à cette nouvelle réalité.
Et si la réponse était d’ordre moral, éthique et spirituel ? Ne sommes nous pas invités à faire un pas en dehors de nous même afin de découvrir que la Présence divine a pris pour demeure le cœur de tous les êtres.
« Le mystère présent dans le cœur d’un homme est le mystère présent en tout cœur d’homme. », comme l’expriment les mots d’Henri Le Saux.
« Nous sommes plus proche de lui que sa veine jugulaire » Sourate Qâf, verset 16, confirme le Coran.
Parole tellement précieuse à notre époque où nous sommes plus aptes à dresser des murs qu’à construire des ponts, où l’égoïsme du chacun pour soi gouverne la cité, suscitant peur et rejet. Comment guérir nos peurs qui obscurcissent nos vies ? Comment semer l’espoir dans le cœur de nos enfants ? Comment retrouver en nous le chemin de la paix qui conduit à l’amour ? Comment sortir de la prison du moi par la liberté du don de soi ?

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